Le blog de Klaus-Gerd Giesen


Djihadisme, ésotérisme et les intellectuels de gauche

14 février 2016

Les tentatives de comprendre et d’expliquer les diverses tueries survenues à Paris en 2015 se multiplient. Parmi elles l’on trouve quelques essais récents publiés par des intellectuels de gauche. Ainsi, Michel Surya, fondateur et directeur de la revue Lignes, vient de sortir un petit fascicule intitulé Capitalisme & djihadisme. Il y adopte une approche postmoderniste qui l’amène à déconstruire les deux termes, puis à considérer qu’aussi bien le nouveau djihadisme que le capitalisme s’avèrent être de nature à la fois politique et religieuse. Sa principale thèse va loin : « le capitalisme a lui-même atteint au stade religieux du radicalisme politique […]. Et […] c’est en tant que le capitalisme est ce radicalisme religieux qu’est né, de lui, contre lui […] ce radicalisme antagonique qu’est l’islam politique » (pp. 16-17).

 

Il faut se pincer pour croire ce que l’on lit. Le djihadisme ne serait donc qu’une simple réaction face à une autre religion, celle du capitalisme? On ne trouve rien dans le livre pour apporter ne serait-ce que le début d’une démonstration argumentative. L’auteur y affirme de surcroît : « capitalisme et djihadisme sont l’un et l’autre une variante du puritanisme ; mieux : ils sont l’un comme l’autre une variante violente d’un même puritanisme à son stade terminal » (p. 18). De toute évidence il s’agit d’affirmations pseudo-savantes sans la moindre preuve, qui tentent de faire accréditer le point de vue absurde selon lequel les attentats de Paris ne représentent en réalité qu’une simple contestation violente d’un capitalisme érigé en eschatologie messianique. Faire l’amalgame entre religion et adoration de l’argent revient à méconnaître ce qui caractérise la religiosité. Et puis, si, comme Michel Surya le suggère, toute l’affaire peut se résumer à ce que « l’islamisme politique radical et le capitalisme [sont] deux faces inconscientes d’une même adversité » (pp. 47-48), pourquoi les jeunes quittant l’Europe se battent-ils en Syrie aussi contre d’autres musulmans, dont notamment les chiites et les Kurdes? Pourquoi dès lors Etat islamique, al-Qaïda et Front al-Nosra se font-ils la guerre entre eux? Comprendre les motivations des terroristes djihadistes requiert sûrement une approche moins équivoque.

 

Dans Notre mal vient de plus loin, Alain Badiou, figure de proue de la gauche intellectuelle française, avance un axiome qui n’est guère trop éloigné de celui de Surya : le triomphe du capitalisme mondialisé conduirait au dépérissement et parfois – notamment en Irak, Libye, Syrie – à la destruction d’Etats et, partant, à l’apparition de vides remplis de « pratiquement presque rien, c’est-à-dire des accords fragiles entre minorités, religions, bandes armées diverses ». Il appelle ce phénomène « le zonage » (pp. 28-29), qui attirerait le jeune sous-prolétariat révolté du monde entier. L’action des djihadistes en France s’inscriraient dans une logique de revanche contre « le ventre mou du capitalisme mondialisé, il frappe au cœur de la classe moyenne […] qui elle-même représente comme un îlot de civilisation au centre du monde » (p. 33). Badiou, reprenant à son compte un schéma impérialiste bien trop classique et figé, semble ignorer que les milliers de djihadistes européens partis en Syrie – dont 10% de femmes - se recrutent dans toutes les classes sociales. Il ne s’agit de loin pas uniquement de jeunes issus des banlieues marginalisées. Par exemple, le célèbre « Jihadi John », l’étudiant qui égorgea les otages de l’Etat islamique, était issue d’une famille bourgeoise londonienne, tandis que Umar Farouk Abdulmutallab, fils d’un riche banquier nigérian, avait fréquenté les écoles occidentales les plus prestigieuses avant de tenter de faire exploser un vol entre Amsterdam et Detroit. La focalisation sur la seule variable sociale ne parvient donc pas à rendre compte de toute la complexité du phénomène.

 

Par ailleurs, il est curieux qu’Alain Badiou ne mentionne jamais les attentats de janvier 2015. Il se borne à évoquer les terroristes du 13 novembre, qui ont choisi leurs victimes plus ou moins au hasard. Or, il convient naturellement d’adopter un plan plus large. En janvier de l’année dernière, les tués et les blessés l’étaient pour un mobile clairement religieux : les « ennemis de l’islam » chez Charlie Hebdo, et les juifs dans l’hypermarché casher. En évitant soigneusement toute véritable articulation entre le politique et le spirituel, Badiou demeure forcément aveugle aux déterminants essentiellement religieux des attentats commis par des personnes foncièrement antisémites et opposées à la liberté de religion et d’expression. Le social n’explique pas tout ; une partie des intellectuels de gauche en France semble l’avoir oublié.

 

A en croire le professeur émérite à l’Ecole normale supérieure, et ancien élève de Louis Althusser, le Califat en Syrie et en Irak ne serait autre chose qu’un « gangstérisme politique de type fasciste » (p. 33), avec tout juste une « coloration religieuse » (p. 38). Notre auteur, connu pour jadis avoir soutenu le régime Pol Pot, déclare, toujours sur le même mode de réductionnisme social : « les tueurs sont de jeunes fascistes » (p. 49). Il explique que l’on « peut définir ce fascisme moderne comme une pulsion de mort articulée dans un langage identitaire. La religion est un ingrédient tout à fait possible de cette articulation : le catholicisme l’a été pour le fascisme espagnol durant la guerre civile, l’islam l’est aujourd’hui au Moyen-Orient… » (p. 46) La comparaison est significative : la religion ne serait qu’un simple « ingrédient » du fascisme ordinaire. Badiou ne semble pas pouvoir accepter l’idée selon laquelle les djihadistes sont en tout premier lieu animés par des motivations religieuses, utilisant des moyens politiques et militaires pour réaliser leurs objectifs, tandis qu’en Espagne des années franquistes ce fut le contraire : la religion institutionnalisée en Eglise s’y est effectivement laissée embrigader au service d’une cause politique.

 

Le réflexe classique de recourir à une explication par le fascisme pour saisir ce qui nous arrive se trouve également chez Ahmed Henni. Dans son essai Terrorisme néofasciste islamiste, généalogisme et mondialisation capitaliste, publié sur le web, il estime, lui aussi, que « les textes religieux ne servent que de caution », et que « les terroristes issus de pays européens, convertis ou d’ascendance musulmane, pensent comme de jeunes fascistes européens ». Il poursuit : « l’islamisme politique […] se situe à droite. Il propage une idéologie conservatrice et libérale, favorable aux intérêts capitalistes. […] A part l’ajout d’Allah, c’est une copie conforme des fascismes historiques européens ». Là encore, des pans entiers échappent au radar de l’investigation : non seulement l’islam n’est pas du tout libéral, même pas sur le plan économique, mais la référence à Allah représente certainement aussi bien plus qu’un simple « ajout ». Et au lieu de trop réduire la complexité du phénomène il s’agit précisément de comprendre où réside la spécificité de la nouvelle religiosité qui se déchaîne en violence extrême. Réduire l’essor du djihadisme occidental à un simple fascisme, qui parvient tout au plus à mobiliser quelques ressources religieuses, n’aide pas à appréhender sa nouveauté radicale.

 

Celle-ci est mieux explicitée dans le livre de Jean Birnbaum, Un silence religieux, dans lequel l’auteur plaide pour que la gauche prenne pleinement en compte la dimension religieuse de la violence djihadiste. Celle-ci ne serait pas « qu’un malaise social, une illusion qui occulte la réalité des conflits économiques. […] La gauche n’envisage plus la possibilité de cette puissance qui domina si longtemps l’Occident lui-même : le théologico-politique […] Partout où il y a religion, la gauche ne voit pas trace de politique. » (p. 40). Pour lui, l’islam est d’abord en guerre avec lui-même, le récent djihadisme occidental y introduisant un nouveau front doctrinal face aux courants théologiques établis de longue date.

 

A cet égard, Birnbaum pointe à juste titre sur le fait que « les terroristes ne savent pas lire les textes qu’ils brandissent […], à commencer par le livre sacré dont ils se réclament » (pp. 46-47). En effet, d’après tout ce que nous savons, l’immense majorité d’entre eux est tout simplement inculte sur le plan de la religion. Selon diverses études empiriques, entre un quart et la moitié des jeunes gens (âge moyen : 22 ans) qui partent en Syrie ont été récemment convertis à l’islam et n’ont reçu qu’une éducation religieuse tout à fait sommaire. Les autres sont très majoritairement issus de la deuxième ou troisième génération d’immigration, et à environ 80% de familles non religieuses. Par conséquent, nous avons pour l’essentiel affaire à des jeunes au mode de vie entièrement sécularisé et pleinement occidental depuis leur naissance. L’islam leur est souvent aussi étranger que le christianisme ne l’est de nos jours pour la jeunesse des familles européennes « de souche ». Ce nouveau djihadisme n’est donc nullement importé, ni le fruit d’une acculturation, comme cela a été fréquemment affirmé.

 

L’auteur en conclut qu’il s’agit d’une nouvelle forme de fondamentalisme, d’une sorte de bric-à-brac d’éléments théologiques épars, sans cohérence d’ensemble et présent dans tous les milieux sociaux. Ce fondamentalisme serait l’expression d’une détresse, dans le sens que Karl Marx aurait donné à ce concept : « La détresse religieuse est […] l’expression de la vraie détresse et la protestation contre cette vraie détresse. La religion est le soupir de la créature opprimée, le cœur d’un monde sans cœur, tout comme elle est l’esprit d’un monde sans esprit » (Pour une critique de la philosophie de Hegel, 1843). Il est intéressant de noter que Birnbaum évoque à cet égard la figure d’une « insurrection spirituelle [qui] détruit la politique en général parce qu’elle se fonde non pas sur la satisfaction de revendications sociales ou économiques, mais sur la mise en avant d’exigences religieuses et d’une aspiration suprasensible » (p. 113).

 

La piste marxienne dégagée par Birnbaum peut nous amener plus loin dans la compréhension et permet de formuler quelques hypothèses à discuter et à vérifier : si la détresse dans un monde occidental sans cœur ni esprit, c’est-à-dire totalement désenchanté, provoque une insurrection spirituelle (plutôt qu’une révolte sociale), elle doit être vécue aussi par d’autres personnes en Occident. Peut-être convient-il donc de placer dans un contexte plus large cette « insurrection spirituelle » du djihadisme des Occidentaux. Et si celui-ci n’était qu’une variante d’un fait de société occidentale beaucoup plus large ? Dans cette perspective, le désarroi des populations désenchantées de l’Occident s’exprime certes en partie par une adhésion plus forte aux fondamentalismes islamique, chrétien et juif, mais également par l’emprise de plus en plus forte de l’occultisme ésotérique : submergés par des conditions matérielles difficiles, surtout en temps de crise économique, et par la perte générale de sens, soumis quotidiennement au rouleau compresseur de la diffusion en continu de nouvelles et d’images du monde entier par les médias et les réseaux sociaux, nombreux sont ceux qui cultivent une vision pessimiste de l’existence et cherchent désespérément à lui procurer un sens. Cependant, ils se tournent moins vers les religions universalistes que vers les techniques ésotériques : l’astrologie, les sectes occultes, la pensée magique, l’art divinatoire par les cartes du Tarot, le magnétisme, la talismanie, la guérison par cristaux, la numérologie…

 

Là aussi il s’agit à chaque fois d’un bric-à-brac pseudo-spirituel (et d’un nouveau marché énorme !) qui puise à des forces supposées cachées ou secrètes de la nature ou du cosmos. Comme l’a jadis formulé l’historien des religions Mircea Eliade dans son ouvrage Occultisme, sorcellerie et modes culturelles : dans l’ésotérisme « la prédétermination cosmique de votre existence est un mystère ; c’est-à-dire que l’univers se meut selon un plan préétabli, que la vie humaine et l’histoire elle-même suivent un schéma et avancent progressivement vers un but. La finalité du but reste secret ou par-delà de l’entendement humain ; mais du moins le cosmos, où la plupart des savants voient la résultante d’un hasard aveugle, en reçoit une signification, et l’existence […] y trouve un sens » (pp. 82-83). Face au vide spirituel et au désordre du monde, la grande mode en pleine expansion de l’ésotérisme non ou peu institutionnalisé - à la différence notamment de la franc-maçonnerie qui initie et encadre ses adhérents - révèle une détresse où chacun peut individuellement mijoter ses petits plats parareligieux, et parfois même les combiner, sans avoir à s’encombrer des questions de fond, difficiles tout de même, de Dieu, d’énigme de la création, d’origine du mal, etc. Il s’agit d’une spiritualité light, superficielle, sans relief, en quelque sorte d’une religion pop, ou d’un fast food spirituel rapide à avaler : en quelques séances d’astrologie ou de cartes du Tarot, la plupart du temps sous la houlette d’un maître ou d'un gourou chèrement rémunéré, vous vous sentez en harmonie avec l’univers, tout incompréhensible qu’il est, et vous pensez accéder au drame cosmique qui se déroule à votre insu, mais auquel vous pouvez désormais prendre part en vous y conformant plus ou moins aveuglement. Cela rassure dans un monde absurde, violent et angoissant, qui tourne beaucoup trop vite, et donne une nouvelle dignité à l’individu méprisé, voire menacé, par les marchés et les Etats. Comme le souligne Mircea Eliade dans Le sacré et le profane, « le processus de la désacralisation de l’existence a abouti plus d’une fois à des formes hybrides de basse magie et de religion simiesque » (p. 175).

 

Le bric-à-brac doctrinal, également très light, du djihadisme occidental se nourrit du même désarroi et y apporte une réponse similaire, en version toutefois ultra-violente. Il est, lui aussi, une nouvelle « mode spirituelle ». En cela l’on ne peut justement pas le qualifier de fondamentalisme, contrairement à ce que affirment Birnbaum, Badiou, Henni et Surya. Il s’avère être même l’opposé du fondamentalisme, car pour comprendre le fondement, c’est-à-dire les textes sacrés, il faut au moins les avoir lus et étudiés de près. Les jeunes djihadistes issus de l’Occident ne semblent même pas connaître l’histoire et les subtiles nuances de la doctrine islamique du djihad, faisant par exemple l’impasse sur la différenciation conceptuelle importante entre djihad mineur interne et djihad mineur externe, et négligeant l’effort du djihad majeur au sein même du djihad mineur. Ils n’ont jamais reçu de véritable initiation en la matière, à l’exception de quelques vidéos glanées ici et là sur internet ou peut-être de celle, marginale, dispensée par une poignée d’imams salafistes ultra-minoritaires qui convertissent à la va-vite pour faire du chiffre. Or, Scott Atran observe à partir de ses enquêtes sur le terrain : « Les volontaires étrangers rejoignant les rangs de l’Etat islamique sont souvent de jeunes gens vivant une période de transition - immigrants, étudiants, travailleurs entre deux emplois, célibataires qui n’ont pas encore trouvé leur âme sœur. Ils ont quitté le domicile de leurs parents, et cherchent une nouvelle famille à travers des amis et des compagnons de voyage, afin de trouver du sens à leur vie ». Ils sont fragilisés et tout aussi perdus que les adeptes de l’ésotérisme individuel et des mini-sectes, ils cherchent de nouveaux repères. Tout va très vite pour eux. Dans la précipitation, ils ne retiennent que quelques sourates ou hadiths, n’ont aucune vue d’ensemble sur la religion, se confectionnent une doctrine personnelle, en attendant de pouvoir éventuellement approfondir une fois sur place en Syrie. Ce qui compte c’est le déclic initial, le fait de « bricoler » vite fait un sens spirituel à son existence.

 

Dans la tradition de la théorie critique, Theodor Adorno et Walter Benjamin ont proposé des pistes intéressantes à explorer en la matière. Adorno fut convaincu que la progression du national-socialisme en Allemagne était en partie due à la montée en puissance parallèle des facteurs irrationnels dans la société. Ses Thèses contre l’occultisme, publiées dans Minimalia Moralia, constituent un plaidoyer sévère contre ce type de spiritualité au rabais. Il y voit à juste titre une régression infantilisante de la conscience qui empêche que la religion puisse un jour devenir un allié dans la lutte contre l’oppression. La conscience aurait ainsi perdu la force de penser l’absolu et de supporter le relatif : « La régression vers la pensée magique sous le capitalisme tardif […témoigne] des forces de désintégration à l’intérieur du système ». Et il y décèle une importante dimension sacrificielle, voire une « pulsion de mort », car en dernier ressort, contrairement à ce que professent les religions abrahamiques, il ne peut y avoir ni salut ni délivrance dans le déterminisme ésotérique individuel. Adorno observe que la pulsion de mort s’est effectivement manifestée en Allemagne dès la naissance du national-socialisme (Hitler et Himmler affectionnaient particulièrement l’astrologie et les cartes divinatoires).

 

De nos jours, la dimension sacrificielle se concrétise dans la vie quotidienne de millions de personnes qui abandonnent leur liberté d’action à l’interprétation des astres ou du Tarot, et la « pulsion de mort », évoquée également par Badiou, se remarque particulièrement (mais pas exclusivement) chez les mini-sectes ésotériques qui en arrivent parfois mêmes à des suicides collectifs (les « Davidiens » à Waco en 1993, l’ »Ordre du Temple solaire » en 1994 au Québec, « Heaven’s Gate » en 1997, le « Temple du peuple » à Jonestown en 1978, etc.). Ceci peut être comparé aux sacrifice et pulsion de mort des nouveaux djihadistes. Lors de son attaque de l’hypermarché cacher de la porte de Vincennes, Amedy Coulibaly dit à ses victimes : « La différence entre les musulmans et vous, les juifs, c’est que vous donnez un sens sacré à la vie. Pour vous, la vie est trop importante. Nous, nous donnons un sens sacré à la mort ». De par là, il fait apparaître au grand jour, outre sa barbarie aveugle, son ignorance totale de la religion islamique qui, comme les judaïsme et christianisme, priment la vie sur toute autre considération.

 

Walter Benjamin a en son temps bien saisi la nature du « bricolage ésotérique individuel ». Dans son essai Expérience et pauvreté de 1933 il l’attribue « à l’effroyable déploiement de la technique [qui] plonge les hommes dans une pauvreté tout à fait nouvelle ». Il mentionne entre autres l’astrologie, le spiritisme et la chiromancie. Selon lui, l’appauvrissement de la pensée spirituelle par le recours à l’ésotérisme a une cause : « sous les yeux de gens épuisés par les complications sans fin de la vie quotidienne, de gens pour qui le but de la vie n’apparaît plus que comme l’ultime point de fuite dans une perspective infinie de moyens, surgit l’image libératrice d’une existence qui en toute circonstance se suffit à elle-même » (je souligne).

 

Benjamin comprend parfaitement que l’insoutenable légèreté des pratiques ésotériques individuelles révèle en dernier ressort un nihilisme. Le nouveau djihadisme en Occident l’est au même titre. En cela il représente peut-être une contamination de l’islam par l’occultisme. Ce ne serait pas la première fois qu’une religion accueille celui-ci en son sein. Pensons par exemple au judaïsme qui a réussi à intégrer la tradition ésotérique kabbalistique. Les modes de recrutement des ésotériques et des djihadistes sont d’ailleurs quasiment identiques : la plupart du temps on est embrigadé par des amis proches ou par des membres de la famille.

 

La « détresse religieuse » (Marx) des « gens épuisés par les complications sans fin de la vie quotidienne » (Benjamin), notamment en période de crise économique et de sens, semble déboucher chez beaucoup sur un « bric-à-brac spirituel » individuel. Il appartient aux trois grandes religions abrahamiques, et aussi à la franc-maçonnerie, de se poser la question de savoir pourquoi elles ne parviennent pas à capter ce potentiel énorme, et comment se démarquer de certaines dérives (dont en tout premier lieu l’islam vis-à-vis du nouveau djihadisme). L’hypothèse retenue ici est que l’adoption de rituels ésotériques individuels ou en petite secte pseudo-religieuse et l’adhésion au mouvement djihadiste occidental ne sont évidemment pas la même chose et n’entraînent pas les mêmes conséquences, mais semblent néanmoins s’inscrire dans une certaine homologie structurelle. Toutes les deux contribuent à empêcher l’avènement d’un véritable « soupir de la créature opprimée » (Marx), y compris sur le plan d’une religiosité authentiquement transcendantale, face à l’absence de sens et à l’absurdité de notre existence dans le capitalisme du début du 21e siècle. Les conditions sociales sont prêtes, mais l’esprit, de plus en plus « appauvri » (Benjamin), ne suit pas.