Le blog de Klaus-Gerd Giesen


L'hégémonie allemande après le Brexit

8 juillet 2016

 

Si le vote, purement consultatif, de la population britannique est confirmé par le parlement à Londres, la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne risque de modifier considérablement les rapports de force en Europe et au-delà. Bien que le Royaume désormais plus désuni que jamais, avec notamment le risque accru d’une sécession écossaise, ne soit membre ni de la zone euro ni de l’espace Schengen, il n’en reste pas moins que son départ va inévitablement provoquer des changements majeurs au sein de la future Union à vingt-sept États et dans ses rapports avec le reste du monde. A terme, ni une dislocation chaotique, ni des approfondissement et réforme de l’Union européenne ne sont à exclure.

 

En tout premier lieu, la position de l’Allemagne, le pays membre le plus peuplé et économiquement parlant de loin le plus fort (avec un PIB nominal de 3357 milliards de dollars et une dette publique contenue à 70% de son PIB), pose décidément problème. Pour quelque peu contrecarrer les ambitions hégémoniques de son voisin d’outre-Rhin, la France pouvait jusqu’à présent activer de temps en temps l’axe Paris-Londres, voire l’élargir occasionnellement à Rome. Désormais, elle se retrouve quasiment seule face au géant allemand et à ses entreprises expansives. L’Italie et l’Espagne, toutes deux en pleine tourmente économique et politique, ne sont tout simplement pas en mesure de remplacer la deuxième puissance économique de l‘Union européenne (le PIB britannique s’élève à 2849 milliards de dollars), ni ses réseau diplomatique mondial et force militaire. Quant à la Pologne, elle ne compte guère parmi les grands pays. Dans les négociations au sein des institutions européennes, la France, qui se trouve ainsi hissée à la deuxième place - avec toutefois un PIB presque 30% inférieur à celui de l’Allemagne et une dette publique s’élevant à environ 100% - va devoir mobiliser des outils politiques extrêmement subtils et surtout adopter une attitude nettement moins timorée que sous les présidences Sarkozy et Hollande pour ne pas davantage subir la domination économique et politique allemande.

 

L’hégémonie allemande en Europe ne constitue nullement un fait nouveau. Les élargissements successifs vers les pays scandinaves et baltes, l’Europe centrale et l’Autriche, ont permis à l’Allemagne réunifiée d’étendre son hinterland au-delà des pays du BENELUX, où le capital allemand règne en maître. L’Europe du Sud, de Chypre au Portugal, à l'exception de l'Italie, fonctionne comme une périphérie entièrement soumise aux exigences du centre, comme l’a illustré l’incroyable brutalité avec laquelle la Grèce d’Alexis Tsipras fut mise au pas par Wolfgang Schäuble et la Banque centrale européenne. Celle-ci, un parfait clone de la Bundesbank à Francfort à laquelle Helmut Kohl a légué l’obsession germanique du spectre de l’inflation (en l’inscrivant jusque dans les statuts), est d’ailleurs aussi instrumentalisée pour imposer aux pays membres l’orthodoxie néolibérale en matière de dépenses publiques. Rien ne peut s’y faire vraiment contre la volonté du représentant allemand au sein du Directoire de l’institution.

 

Seules la France et, dans une moindre mesure, l’Italie peuvent dès à présent prétendre au rôle classique d’États semi-périphériques (au sens wallersteinien) par rapport à l’Allemagne: celle-ci va leur aménager une autonomie limitée, voire leur sous-traiter un certain nombre de fonctions et missions essentielles à l’exercice de l’hégémonie. Ainsi, en échange de sa docilité pour tout ce qui touche à l’essentiel, notamment sur le plan des intérêts économiques, la France se verra promue gendarme de l’Afrique, et pourra y agir à sa guise, si besoin par des interventions militaires. Au Proche-Orient, elle pourra de temps en temps prendre une initiative diplomatique, à l’instar de la récente et insignifiante conférence de Paris pour régler le conflit israélo-palestinien (qui a d’ailleurs beaucoup fait rire à Berlin, entre autres parce que la France semble avoir cru à son succès alors que juste avant le début elle avait froissé le gouvernement de Jérusalem, en votant à l’UNESCO une absurde résolution anti-israélienne). Dans la région, seuls la Turquie et l’Iran continueront à entretenir des relations privilégiées avec l’Allemagne. Et pour ce qui est de l’Etat hébreu, la chancelière Merkel a officiellement déclaré que la sécurité d’Israël fait entièrement partie de la Raison d’État de l’Allemagne, avec toutes les conséquences qui peuvent en découler en cas d’attaque.

 

Au Conseil de sécurité de l’ONU la France portera de plus en plus la voix de l’Union européenne, parfois peut-être au détriment de ses propres intérêts nationaux bien compris. Sa force de frappe nucléaire et son expérience d’intervention aux quatre coins du monde se trouveront en parfaite complémentarité avec le « pacifisme » allemand qui sied à la diplomatie d’un État commercial dont l’ambition essentielle est de rester troisième exportateur mondial après les USA et la Chine, et donc l’ami de tout le monde. De là découle aussi le positionnement allemand en faveur des traités de libre-échange de l’UE, notamment avec le Canada et avec les États-Unis.

 

La seule faiblesse qui, à terme, aurait pu mettre en danger l’hégémonie allemande est sur le point d’être corrigée: l’énorme déficit démographique de l’Allemagne (taux de fertilité de 1,4 par femme) par rapport à la situation qui prévaut en France (2,1), qui menaçait d’implosion le système allemand des retraites, va être absorbé, du moins en partie, par l’afflux très massif de jeunes migrants depuis l’année dernière (un million d’arrivées pour la seule année 2015). Sinon, la population française, bénéficiant d’une immigration de longue date qui stabilise son système de retraites, aurait dépassé celle de l’Allemagne vers 2040. La chancelière Merkel l’a bien compris et aussitôt ouvert les vannes (surtout aux Syriens qui sont en moyenne plus jeunes et plus qualifiés que les autres arrivants), ce qui va également conduire à une pression sur les salaires.

 

L’Europe de la défense sans la Grande-Bretagne va sans doute encore perdre plus de crédibilité, au profit de l’OTAN qui se trouve singulièrement renforcée. L’Union pour la Méditerranée, si chère à Nicolas Sarkozy, est déjà cliniquement morte. L’Allemagne ne s’y est jamais intéressée. Tout nouvel élargissement de l’UE, vers les Balkans occidentaux, la Turquie ou l’Ukraine, semble – du point de vue tant allemand que français - inutile et risqué, en dépit de toute la rhétorique déployée.

 

Il reste une grande inconnue : les rapports de la future Europe allemande avec les USA et avec la Russie. Traditionnellement plus atlantiste que la France, l’Allemagne a pourtant toujours ménagé la Russie. La raison réside dans sa dépendance énergétique vis-à-vis de Moscou. Cependant, les choses changent rapidement: le tour de force d’Angela Merkel en matière de politique énergétique et environnementale, misant presque entièrement sur les énergies renouvelables, a été un plein succès. La dépendance à l’égard du gaz russe (et du nucléaire français) s’amenuise de jour en jour. Dès lors, un possible axe Berlin-Moscou, hantise absolue de la Pologne et d’autres pays d’Europe centrale et baltes, n’est de loin pas sûr. Il n’en reste pas moins que la nouvelle UE sans le Royaume-Uni sera forcément moins atlantiste qu’avec lui. La déception perceptible de Barack Obama à l’issue du vote des citoyens britanniques le prouve.

 

Dans l’ensemble, le Brexit, s’il est confirmé, affaiblira la position britannique sur l’échiquier international et boostera l’hégémonie allemande au sein et au-delà d’une Europe à vingt-sept. Plus l’hégémon s’imposera, plus il donnera envie à certains « vassaux » soit de quitter le navire et de se renfermer sur eux-mêmes, soit de former une grande alliance pour quelque peu repousser les prétentions hégémoniques allemandes, en approfondissant l’Europe politique et en réformant les institutions européennes. L’Allemagne tentera probablement de contrecarrer les forces centrifuges par des menaces à peine voilées, et de diviser en même temps les autres États pour mieux régner. Une éventuelle alliance anti-hégémonique, si elle veut être efficace et durer, devra donc rester très soudée autour notamment de l’Italie, de l’Espagne et de la Pologne, et dépendra entièrement du leadership français. La France occupe ainsi la position de pivot qui, entre possible dislocation et réforme anti-hégémonique de l’UE, pourrait faire pencher la balance.